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Pénurie de recrues, pas de patients : la gériatrie vise à atteindre la « masse critique »

Alors que le Canada connaît une forte augmentation du nombre de patients âgés et fragiles, la surspécialité qui a été créée dans le but de soigner ces patients s’avère être difficile à vendre aux nouveaux médecins.

« Il n’y a que 242 gériatres certifiés au Canada », a affirmé le Dr Frank Molnar, représentant de la Société canadienne de gériatre (SCG) auprès du Forum des spécialistes de l’AMC. « Personne ne sait quel en serait le nombre idéal, mais l’évaluation la plus approchante indique que nous avons besoin d’environ 700 gériatres alors que nous n’en formons que 15 à 25 par année. »

Dans ce cas, pourquoi le recrutement est-il aussi difficile ? Le Dr Molnar explique qu’il y a plusieurs raisons.

L’une d’entre elles tient au fait que la gériatrie a de la difficulté à se créer une « image de marque » parce qu’il s’agit d’une spécialité hybride qui doit composer avec des comorbidités complexes, des patients fragiles et qui est liée de très près à d’autres spécialités telles que la psychiatrie, la neurologie et la médecine interne générale. La différence, ajoute le Dr Molnar, est que les gériatres se concentrent sur des patients qui souffrent de problèmes multiples : « Nous sommes ceux qui fournissent les soins ultra-complexes », a-t-il déclaré.

La certification dans le domaine comprend trois ans de formation en médecine interne générale et deux années de stage postdoctoral dans des domaines tels que la neurologie et la psychiatrie.

La SCG croit que son profil discret est imputable, entre autres, aux facultés de médecine. Par exemple, les étudiants sont typiquement exposés à 300 heures en pédiatrie pendant leurs années de premier cycle, comparativement à 80 heures en gériatrie. « Cette distribution va à l’encontre des besoins de la société, compte tenu de la proportion croissante de personnes âgées qui utilisent le système de soins de santé », dit le Dr Molnar, « et cela pourrait expliquer pourquoi nous avons 242 gériatres et 2 500 pédiatres. »

La gériatrie est aussi confrontée à des défis pendant la formation des résidents. Par exemple, bien que les programmes de formation en psychiatrie comportent des stages obligatoires en psychiatrie gériatrique, de nombreux programmes de résidence en médecine interne n’ont pas de stages obligatoires en gériatrie.

Le Dr Molnar affirme que l’exposition inadéquate à la gériatrie durant le premier cycle et le post doctorat contribue aux difficultés de recrutement en gériatrie.

« Il y a aussi d’autres facteurs », ajoute le Dr Molnar. « Beaucoup d’entre nous ont été vivement dissuadés de poursuivre cette carrière à cause de son profil discret, du fait qu’elle n’est pas fondée sur des procédures et qu’elle était auparavant nettement sous-payée. »

Les gériatres en Ontario ont maintenant un revenu égal à ceux des internistes généralistes, mais le Dr Molnar affirme que les gériatres de nombreuses autres provinces gagnent encore un revenu « bien inférieur ».

La demande pour les services des gériatres a progressé rapidement depuis que le nombre de personnes âgées a presque doublé, passant de 2,7 millions à 4,8 millions de Canadiens, entre 1986 et 2010. On estime que les Canadiens âgés de plus de 65 ans représenteront un quart de la population du Canada d’ici 20 ans.

La SCG a réagi à son profil discret et à ses problèmes de recrutement par une série de publications scientifiques et de commentaires dans le Canadian Geriatric Journal (CGJ) et en faisant part de ses enjeux auprès d’organismes tels que le Forum des spécialistes de l’AMC, tout comme l’a fait le Dr Molnar le 7 février.

Le propre cheminement du Dr Molnar en gériatrie a commencé à la faculté de médecine, où il est entré dans le but de poursuivre une carrière en chirurgie. « Une fois entré, j’ai décidé que je préférais par-dessus tout les systèmes complexes et les cas complexes, et les choses sont rarement plus complexes qu’en gériatrie », a-t-il témoigné.

Il décrit le domaine comme étant une « spécialité chargée » où il lui arrive de diagnostiquer la démence chez 100 patients en trois mois.

« C’est une spécialité difficile dans laquelle il faut souvent composer avec la démence chez des patients qui présentent aussi d’autres maladies », a-t-il dit. « Mais c’est aussi une spécialité très satisfaite et très satisfaisante parce que le travail est si important. »

« Je ne suis pas un vendeur de la gériatrie – je laisse cela à mes collègues –, mais si je devais livrer un message aux nouveaux médecins, ce serait le suivant : nous fournissons les soins que vous souhaiteriez voir vos parents recevoir. »

L’espoir qu'entretient la gériatrie d’atteindre la masse critique ne se réalisera pas du jour au lendemain. L’une des raisons tient à ce que la spécialité est trop concentrée sur les centres universitaires – le Dr Molnar parle « d’hyperconcentration » – et elle est très peu présente en dehors des hôpitaux universitaires. « Nous avons indéniablement besoin d’avoir une portée plus large », a-t-il affirmé. La SCG dit qu’elle a aussi besoin de l’aide et du soutien de grands organismes tels que l’AMC et le Collège royal.

« Un appel aux armes a été lancé », a déclaré le CGJ dans un commentaire paru en décembre 2013. « Les gériatres peuvent jouer un rôle de premier plan en offrant leur expertise à la restructuration du système et leur soutien aux secteurs stratégiques des soins de santé tels que les soins primaires. Le moment est venu pour tous les intervenants des soins de santé de comprendre et d’affirmer l’importance et la pertinence de la gériatrie. »

Les étudiants en médecine voudront peut-être aussi considérer un autre enjeu, compte tenu des problèmes liés à l’emploi auxquels sont confrontées certaines spécialités. « Tous nos diplômés trouvent du travail », a déclaré le Dr Molnar. « En gériatrie, il existe de nombreuses possibilités, partout au pays. »

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