Association médicale canadienne

Le bien-être des médecins occupe maintenant le devant de la scène dans le monde médical, en particulier en raison de la tension sans précédent provoquée par la pandémie de COVID-19. Pour les médecins et les étudiants en médecine qui soignent des populations défavorisées et vulnérables, ce stress est encore aggravé par les besoins pressants de leurs patients.

Dans cet article, trois chefs de file du milieu des soins de santé communiquent leurs points de vue sur l’épuisement professionnel chez les médecins et les apprenants autochtones du domaine de la médecine.

La pandémie a aboli toutes les barrières protectrices en matière de santé

Dans le récent Sondage national de l’AMC sur la santé des médecins, plus de la moitié des 4 000 médecins participants ont dit vivre un taux d’épuisement professionnel élevé, contre 30 % dans une étude similaire en 2017.

Il est encore plus difficile pour les médecins autochtones de prendre soin d’eux-mêmes et des communautés qu’ils servent.

Dr. Alika Lafontaine
Dr Alika Lafontaine

« Parmi les personnes qui venaient à l’hôpital pour une intervention, j’avais l’habitude d’observer autant de patients en santé que malades », se rappelle le Dr Alika Lafontaine, premier président désigné autochtone de l’Association médicale canadienne.

« Au plus fort de la pandémie, tout le monde est très malade. La gestion d’un flux incessant de patients gravement atteints finit par être lourde à porter. Le fait d’être témoin, en tant que médecins et apprenants, de décès et d’invalidité évitables sur une telle échelle n’a rien de normal », précise-t-il.

Le Dr Lafontaine a aussi observé les effets en aval de la pandémie, comme les annulations d’interventions chirurgicales, les restrictions de l’accès aux soins et la méfiance ou l’hostilité envers les travailleurs de la santé.

« Le manque d’accès aux soins est, malheureusement, devenu pratiquement habituel dans les systèmes de santé autochtones. Les patients tardent à venir pour recevoir des soins et leur état se détériore », explique le Dr Lafontaine qui constate que la pandémie a amplifié les disparités existantes en matière de soins de santé.

Cette amplification ne touche pas seulement les patients.

« Même si toutes les vagues de la pandémie ont présenté le même niveau d’intensité, pour les travailleurs de la santé, les dernières vagues se sont avérées plus difficiles, car ils n’ont pas eu le temps de récupérer et de retrouver une charge de travail normale, dit-il. Les gens n’arrivent plus à suivre le rythme, mentalement, émotionnellement et physiquement. Si on ajoute cela au contexte dans lequel les médecins autochtones travaillaient avant la pandémie, à savoir des ressources limitées et une lourde charge de travail –, la situation devient particulièrement pénible. L’effondrement de nos systèmes de santé s’est accompagné de l’écroulement d’une grande part de nos effectifs. On parle de reconstruction, alors que les dégâts risquent encore de s’aggraver. »

La Dre Cornelia (Nel) Wieman a vécu un épuisement similaire. En tant que médecin hygiéniste en chef adjointe par intérim de l’Autorité sanitaire des Premières Nations, elle sert les 203 communautés des Premières Nations en Colombie-Britannique.

« L’exercice de la médecine en ligne a brouillé complètement les divisions entre vie familiale et vie professionnelle, explique-t-elle. Je me lève à cinq heures du matin pour participer à des appels sur Zoom et je travaille les soirs et les fins de semaine. »

La Dre Wieman affirme que la défense des communautés autochtones durant la pandémie est un combat de tous les instants. « Je n’ai jamais travaillé aussi dur qu’au cours de la dernière année et demie », dit-elle en constatant l’accroissement de la demande auprès des principaux intervenants autochtones comme elle.

Nel
Dre Cornelia (Nel) Wieman

Accumulation des traumatismes et soutien émotionnel

En mai 2021, des gens ont déposé 215 paires de minuscules chaussures sur les marches de la Galerie d’art de Vancouver (Vancouver Art Gallery) – une pour chaque tombe découverte sur le site d'un ancien pensionnat autochtone à Kamloops. Depuis lors, d’autres lieux de sépulture ont été découverts dans tout le pays.

Le poids de témoigner de ces tragédies et d’éduquer les autres acteurs du système de santé repose sur les épaules des médecins et des étudiants autochtones.

« Les tombes anonymes ont un effet psychologique dont la gravité n’est pas vraiment comprise par nos confrères non autochtones », explique la Dre Wieman. « Les pensionnats ont affecté un très grand nombre de médecins autochtones sur le plan intergénérationnel. Soit ils ont fréquenté eux-mêmes ces établissements, soit ce fut le cas pour leurs parents ou leurs grands-parents. » Elle-même survivante de la rafle des années 60 (article en anglais), la Dre Wieman se souvient très bien de ses premières années.

« Aucun de mes parents adoptifs ne s’est rendu plus loin que la huitième année. Personne dans ma famille n’a suivi de formation médicale ou même universitaire », dit-elle à propos du manque de modèles et de la faible représentation des Autochtones dans l’éducation et les soins de santé.

La prise de conscience et le débat sur le racisme envers les Autochtones au Canada s’intensifient. Toutefois, la Dre Wieman souligne que les initiatives de sécurité culturelle ou d'équité, de diversité et d'inclusion (EDI) doivent aller au-delà de la mobilisation ou du bénévolat des médecins autochtones. « Je crois que tous les médecins autochtones finissent par être sollicités, pour faire ceci, participer à cela, se joindre à tel conseil. Mais ces tâches, presque toujours non rémunérées, exigent énormément d’énergie », fait-elle remarquer.

Le déficit de représentation constitue une source de frustration, mais également d’inspiration, pour les futurs médecins comme Santanna Hernandez, présidente de la Fédération des étudiants et des étudiantes en médecine du Canada.

Santanna HernandezMme Santanna Hernandez

« En matière de soins de santé, j’ai vécu beaucoup d’expériences vraiment traumatisantes et j’ai observé les mésaventures de ma famille dans le système », commente Santanna, qui est aussi mère de quatre enfants.

Elle précise que, pour être traitée correctement, elle devait se rendre chez le médecin vêtue de ses plus beaux atours. Elle a également dû enseigner à son mari blanc comment défendre ses intérêts et ceux de leurs enfants pendant ses accouchements et ses hospitalisations.

« J’avais 14 ans la première fois qu’un professionnel de la santé a sorti mon dossier d’assurance médicaments pour s’assurer que je n’essayais pas de me procurer de la drogue », se souvient-elle. C’était lors d’une visite à l’hôpital pour une fracture de la colonne vertébrale due à un accident de voiture.

« Ils refusaient de me prescrire des analgésiques en raison de leurs préjugés à mon sujet. Comme si on pouvait feindre la douleur atroce d’une fracture des vertèbres », s’indigne-t-elle. Pourtant, c’est cette expérience vécue dans les méandres du système de santé qui a amené Santanna à envisager des études de médecine à l’âge adulte.

« De mémoire, jamais un conseiller dans une école secondaire, ou quiconque, en fait, ne m’a encouragée à devenir médecin. La seule chose qu’on nous disait, c’était simplement de ne pas tomber enceinte avant la collation des grades. On ne m’a donc pas incitée à essayer d’entrer à l’université, et encore moins à la faculté de médecine. »

Établissement et respect des limites

Lors de son parcours vers la faculté de médecine, Santanna s’est rapidement rendu compte que les étudiants ne se heurtent pas tous aux mêmes difficultés. Prenons l’exemple du confinement général lors de la pandémie de COVID-19. « De nombreux étudiants autochtones en médecine ont été désavantagés par l’absence de couverture cellulaire et de WiFi dans certaines petites communautés, poursuit-elle. Pour effectuer mes travaux universitaires, j’ai dû me rendre jusqu’en ville pour m’asseoir dans le parc de stationnement d’un Tim Hortons. De nombreux étudiants m’ont dit avoir fait la majeure partie de leurs études de médecine dans le parc de stationnement de leur université pour disposer d’une connexion Internet stable. »

La Dre Wieman se fait l’écho de cette difficulté. Elle se souvient de périodes à la faculté de médecine où son mentor payait l’épicerie pour elle parce qu’elle manquait d’argent pour se nourrir. « À l’époque, vous savez, je passais environ 30 % de mon temps à m’inquiéter de ma survie, c’est-à-dire, comment payer pour ma nourriture et mon logement », se souvient-elle. Elle fait remarquer que les étudiants en médecine non autochtones ne connaissent généralement pas ces inquiétudes et ces préoccupations.

Son mentor l’emmenait régulièrement au marché agricole local le samedi matin pour s’assurer qu’elle avait de quoi manger dans son réfrigérateur. En raison des dynamiques de pouvoir intrinsèquement inégales en médecine, les mentorats informels comme celui-ci revêtent un aspect essentiel dans la promotion du bien-être émotionnel des apprenants autochtones.

Ce type d’expérience vécue a contribué à mettre en place un programme national de mentorat par l’Association des médecins autochtones du Canada (AMAC), dont le conseil d’administration est présidé par la Dre Wieman. Ce programme, qui s’est vu octroyer cette année une subvention d’un million de dollars de la Fondation AMC, vise à officialiser le mentorat de manière à créer plus d’espace et d’occasions d’épanouissement pour les deux parties de la relation mentorale.

« L’épuisement professionnel que nous constatons chez nos quelques mentors autochtones, même dans des établissements médicaux bien connectés, a quelque chose de décourageant, fait remarquer Santanna, à propos de l’épuisement ressenti par ses modèles. Les apprenants en médecine ont besoin de soutien, mais on sait aussi le poids qui pèse sur les épaules des mentors et on ne veut pas leur ajouter un fardeau supplémentaire. »

Les enseignements fournis par les médecins autochtones d’aujourd’hui et leurs témoignages sur les exigences à leur égard devraient permettre aux apprenants en médecine et aux leaders de demain de mieux naviguer dans le domaine grâce aux connaissances durement acquises par leurs prédécesseurs.

« J’ai dû apprendre à la dure, confesse la Dre Wieman. J’ai été confrontée à des situations pénibles, au fil des années, en acceptant trop de responsabilités, en m’impliquant dans trop de dossiers, sans me fixer de limites ou en ne sachant pas dire non. »

Pour se tailler une place, pour représenter et défendre leurs communautés, de nombreux médecins autochtones se sont battus au détriment de leur santé et de leur bien-être.

Vers l’avenir de la médecine

Alors que les médecins continuent de souffrir d’épuisement professionnel et de s’attirer de l’hostilité en raison de la pandémie, le Dr Lafontaine croit que de telles expériences vécues pourraient conduire à la refonte complète du système.

« Le cœur de la question en matière d’épuisement professionnel aujourd’hui consiste à savoir quelles vies on va sauver. Nous sommes maintenant rendus à un point où nous ne pouvons pas secourir tout le monde, c’est-à-dire nous-mêmes et nos patients. Le système doit donc changer de manière radicale », explique-t-il.

« Le bien-être de nos patients et le nôtre en tant que médecin en dépendent. »

Pour la première fois, l’édition 2021 du Sondage national de l’AMC sur la santé des médecins (SNSM) invitait les répondants à s’identifier comme autochtones, afin de mieux comprendre les défis particuliers auxquels ils sont confrontés et de préparer des interventions pour les soutenir à l’avenir. L’AMC publiera les données et les conclusions de l’édition 2021 du SNSM en 2022.


Si vous faites partie de la communauté autochtone et que vous ressentez de la douleur ou de la détresse à la suite d’une expérience vécue dans un pensionnat, notez que la Société des survivants des pensionnats autochtones (Indian Residential School Survivors Society) offre une ligne d’écoute téléphonique 24 heures sur 24 pour aider les personnes et les familles. Pour en bénéficier, composez le 1 800 721-0066.

Si vous êtes médecin ou un apprenant en médecine et que vous éprouvez des difficultés, appelez la ligne SOS bien-être ou votre programme local de santé des médecins.

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