Association médicale canadienne

Les taux d’épuisement professionnel chez les médecins et les taux d’abandon de la médecine ont atteint des niveaux sans précédent au cours des trois dernières années. En 2017, l’Association médicale canadienne (AMC) a mené le Sondage national sur la santé des médecins (SNSM), qui a révélé que 30 % des médecins ressentaient un niveau d’épuisement professionnel élevé. Un sondage de suivi mené en 2021 a révélé que les taux d’épuisement professionnel avaient augmenté jusqu’à 53 %. Pour beaucoup d’étudiants en médecine, qui poursuivent une éducation et une formation rigoureuses, le passage à l’âge adulte avec tout ce que cela comporte de droits et responsabilités en temps de COVID-19 et les pénuries de personnel dans les soins de santé, peuvent faire remettre en question leur choix de carrière.

Pour les apprenants autochtones, l’épuisement professionnel et le sentiment d’accablement prennent un tout autre sens puisque ces apprenants font face à des difficultés particulières liées à la représentation et à la sensibilité culturelle en classe, dans les milieux cliniques et ailleurs. Trois étudiantes autochtones du domaine de la médecine nous présentent leurs points de vue sur la santé et le bien-être en cette période de bouleversements et de changements sans précédent.

Le processus d’admission à la faculté de médecine

L’admission à la faculté de médecine est un rite de passage extrêmement ardu pour les médecins en devenir. Entre les résultats du Medical College Admission Test (MCAT) et les mini entrevues multiples (MMI), l’intensité du processus de demande d’admission en médecine est rarement comparable aux autres domaines. Mais pour les apprenants autochtones, le processus se complexifie avant même l’admission, ce que ne savent pas toujours leurs pairs et éducateurs.

Santanna Hernandez
Santanna Hernandez

« À l’école secondaire, je ne voyais même pas la médecine comme une option », confie Santanna Hernandez, étudiante en médecine de deuxième année à l’Université de Calgary et présidente de la Fédération des étudiants et des étudiantes en médecine du Canada.

Dans un précédent article de l’AMC, Santanna relatait que son conseiller en orientation, plutôt que de l’encourager à entreprendre des études postsecondaires, lui donnait comme seul « conseil » d’éviter de tomber enceinte avant de terminer son secondaire.

« De mémoire, jamais un conseiller à l’école secondaire, ni personne d’autre d’ailleurs, ne m’a encouragée à devenir médecin. Je me suis donc plutôt tournée vers des cours de sage-femme ou d’accompagnante à la naissance », explique-t-elle. Ce n’est que lorsque la pédiatre de son enfant a constaté ses aptitudes et l’a encouragée à faire une demande d’admission à la faculté de médecine que Santanna a réalisé qu’elle avait quelque chose d’exceptionnel à apporter en qualité d’étudiante adulte, de mère et de femme autochtone.

Pour Josha Rafael, étudiante en deuxième année de médecine à l’Université McMaster, le parcours vers la profession n’a pas non plus été un long fleuve tranquille. Josha a commencé par s’inscrire à tous les cours sur la santé des Autochtones offerts à son université, en passant par les sciences de la santé, l’anthropologie et les sciences humaines. Au bureau des étudiants autochtones en sciences de la santé de l’Université, qu’elle fréquentait assidûment, la directrice du service a eu une franche discussion avec elle et l’a encouragée à faire une demande d’admission à la faculté de médecine. Josha admet que c’est ce qui l’a poussée à se diriger vers un domaine qu’elle n’aurait autrement pas envisagé. Aujourd’hui, elle est représentante étudiante auprès de l’Association des médecins autochtones du Canada (AMAC).

Elle a rapidement découvert que le processus de demande d’admission à la faculté de médecine était différent pour les étudiants autochtones.

Josha Rafael

En plus de satisfaire aux exigences de l’université, Josha a dû soumettre un essai autobiographique pour expliquer d’où elle venait et ce que signifiait l’appartenance à un groupe autochtone à ses yeux, en plus de présenter des lettres de recommandation issues de sa communauté.

Jayelle-Friesen-Enns
Jayelle Friesen Enns

Jayelle Friesen-Enns, étudiante de troisième année à l’Université du Manitoba et coprésidente de l’Association des étudiants autochtones du Canada pour l’ouest du pays, raconte une expérience similaire en matière d’admission. Elle a notamment dû rédiger un essai personnel et participer à une entrevue de groupe supplémentaire, deux exigences laborieuses et pénibles sur le plan émotionnel pour des candidats déjà soumis à un stress important. 

« Le comité des admissions veut apprendre à nous connaître réellement et discuter des difficultés que nous avons vécues, mais ce n’est jamais facile d’en parler et ces discussions ravivent beaucoup de traumatismes », explique Jayelle.

« L’expérience est assez différente pour les étudiants autochtones. C’est difficile puisque malgré le fait qu’on doive travailler beaucoup plus dur durant le processus de demande d’admission, certaines personnes croient à tort que c’est plus facile pour les étudiants autochtones d’être admis en médecine. Ou que nous ne sommes pas aussi intelligents que les autres. Ce ne sont là que quelques-unes des microagressions que les étudiants autochtones doivent subir au fil des ans. En réalité, j’ai dû satisfaire à toutes les exigences de l’université au même titre que tous les autres étudiants, et considérablement plus. »

Comment survivre et s’épanouir à la faculté de médecine

Après avoir navigué dans les méandres du processus d’admission en médecine, les trois apprenantes autochtones ont rapidement pris conscience du fardeau disproportionné qui leur incomberait en tant que représentantes de leurs communautés. Les coûts et les conséquences associés à un déménagement – souvent loin de chez soi, parfois avec toute sa petite famille à la traîne et sans système de soutien communautaire – peuvent présenter un stress supplémentaire que les éducateurs et les pairs ne réalisent pas toujours.

En outre, le fait d’étudier en médecine en temps de pandémie a été une source d’isolement extrême.

« Pendant mes cinq premiers mois d’études en médecine, tout se passait à distance. Tous les cours étaient en mode virtuel », indique Josha. « Je ne pouvais donc pas apprendre comme je l’aurais fait en temps normal. Je n’ai pas pu créer de liens avec d’autres personnes, et mes activités quotidiennes ont été totalement perturbées. Tout semblait très nouveau et chaotique. »

Heureusement, sa vie en colocation avec d’autres étudiantes autochtones du domaine de la médecine a aidé Josha à garder un sentiment d’appartenance. « Honnêtement, je crois que c’est ce qui a préservé ma santé mentale pendant les cours en ligne », reconnaît-elle. « Maintenant, en stage clinique, tout se passe en personne et c’est très différent. »

Jayelle s’estime chanceuse d’avoir effectué une partie de ses études en médecine avant la pandémie. « J’ai fait environ les trois quarts de ma première année en personne », explique-t-elle. « Et à mon université, nous avons un très beau salon pour les étudiants autochtones, ce qui m’a aidée à créer des liens avant que l’on passe à l’apprentissage en ligne. »

L’isolement attribuable à la pandémie a parfois amplifié les inquiétudes et autres sentiments négatifs que de nombreux étudiants autochtones disent ressentir pendant leurs études en médecine. « Je crois que la plupart des étudiants autochtones vivent une sorte de dichotomie, c’est-à-dire que même en sachant qu’ils ont travaillé fort pour se rendre là, ils n’ont pas toujours l’impression d’être à leur place, ou sentent que les autres estiment qu’ils ne sont pas à leur place », explique Jayelle.

« Pendant mes deux premiers mois à la faculté de médecine, j’avais du mal à accepter les propos que j’entendais, comme “tu l’as eu plus facile, tu as été admise simplement parce que tu es Autochtone” », confie Josha. « Il m’a fallu un certain temps pour vaincre ce syndrome de l’imposteur et le remplacer par une force mentale et un sentiment de confiance. Parce que c’est exactement là où je suis censée être et que j’ai travaillé extrêmement dur pour y arriver. »

Les disparités des expériences dans les facultés de médecine ne s’appliquent pas qu’à l’apprentissage en classe. Mère de quatre jeunes enfants, Santanna nous confie qu’elle doit s’occuper d’abord de sa famille, alors que les autres étudiants peuvent se consacrer aux stages d’observation et à la collecte de lettres de recommandation. « Tout le monde travaille vraiment dur, mais travailler dur n’a pas le même sens pour tout le monde. Je crois que je ne comprenais pas vraiment ce que ça voulait dire avant mes études en médecine », explique-t-elle. « Je suis contente que les autres étudiants ne se soient pas butés aux obstacles que j’ai dû surmonter pour accéder aux soins de santé, mais ça montre simplement à quel point il nous faut créer d’autres voies pour y arriver. »

Santanna, constamment en contact avec des apprenants en médecine de partout au pays, indique que les besoins familiaux et socio-économiques des apprenants autochtones sont particulièrement importants. « Je n’ai pas rencontré beaucoup d’apprenants autochtones qui n’ont pas dû prendre congé à un moment ou un autre, ou carrément reprendre une année », explique-t-elle. « Puisque notre bien-être laisse tant à désirer, je me demande si c’est la raison pour laquelle les étudiants autochtones ne s’en sortent pas aussi facilement que leurs pairs. »

L’équité, la diversité, l’inclusion et le sentiment d’appartenance ne sont pas la norme

Santanna, Josha et Jayelle espèrent voir plus de modèles et de mentors autochtones, plutôt rares dans le système médical à l’heure actuelle. Et même si les médecins autochtones bien établis qui les accompagnent sont extrêmement attentionnés et généreux de leur temps, elles savent parfaitement que ces modèles sont dépassés par le rôle de représentants qu’ils doivent jouer. C’est une attente qui se répercute sur les étudiants eux-mêmes.

Les étudiants autochtones sont souvent perçus comme les détenteurs d’explications et d’expériences vécues, tant en classe que dans la pratique. « Ça crée beaucoup de pression quand on est la seule personne autochtone dans la salle », explique Josha. « Les autres s’attendent non seulement à ce que nous soyons une source de connaissances infinies sur la notion d’appartenance autochtone, mais aussi à ce que nous représentions notre communauté, voire tous les peuples autochtones. Ça peut devenir lourd. »

Jayelle s’est également retrouvée coincée entre la nécessité de préserver sa santé et son bien-être et le besoin de répondre aux questions et commentaires blessants, même s’ils n’étaient pas intentionnellement malveillants. « Ce n’est pas à nous, en tant qu’étudiants en médecine, d’expliquer le racisme aux autres étudiants et de faire les frais de microagressions. Les personnes blanches privilégiées et les personnes non autochtones ont la possibilité de se sensibiliser aux situations vécues par les Autochtones parce que nous reconnaissons que ce sont là des sujets essentiels qui concernent tout le monde. Mais ces situations sont généralement traumatisantes pour les étudiants autochtones, et c’est très frustrant de les vivre à répétition tout au long de nos études en médecine. »

Santanna convient que pour parvenir à un changement systémique, la tâche qui consiste à sensibiliser les étudiants en médecine ne doit pas incomber aux étudiants minoritaires eux-mêmes, et le contenu en matière de sensibilisation doit devenir la norme dans toutes les facultés de médecine. « Les étudiants qui s’inscrivent volontairement aux ateliers de sensibilisation ne sont pas ceux qui en ont vraiment besoin », dit-elle franchement. « Ce ne sont pas eux qui doivent s’ouvrir les yeux sur des choses comme les déterminants sociaux de la santé et la sensibilité culturelle. Les établissements et les organismes d’agrément doivent en faire une exigence dans le cadre des évaluations et des processus d’agrément. »

Josha relate une anecdote qui l’a laissée perplexe. Après un long quart de nuit au service des urgences, Josha et plusieurs médecins se préparaient à quitter leur poste tôt le lendemain matin. Une infirmière du service des urgences est entrée dans le salon du personnel pour discuter d’un nouveau patient en décrivant son cas : il s’agissait d’un patient de 25 ans souffrant d’un diabète mal contrôlé.

Elle a ajouté à ce qui aurait dû être une description clinique normale une remarque tout à fait superflue : « C’est un Autochtone, de toute évidence ». Cette description d’un diabète mal contrôlé, qui s’appuyait sur une caractérisation raciale désobligeante, a laissé Josha sans voix, et un médecin plus âgé est rapidement intervenu pour préciser que le fait d’être Autochtone n’était pas un facteur de risque pour le diabète.

« Sauf qu’il y avait six autres médecins dans la pièce et que personne d’autre n’a rien dit », déplore Josha. Pour les jeunes médecins qui vivent ce type de situation, il est compréhensible que les personnes comme celles présentées ici sentent un conflit interne entre le fait d’essayer de préserver leur santé ou de se défendre constamment.

Préserver la santé et le bien-être des étudiants autochtones du domaine de la médecine

Il est impossible de protéger les apprenants autochtones des microagressions et du racisme. Mais leurs mentors et les étudiants plus âgés doivent trouver et propager des moyens de préserver leur santé et leur bien-être. Autrement, selon les termes employés par Santanna, « il peut être difficile de ne pas tomber dans le ressentiment dans de telles situations, même quand on a travaillé si dur pour arriver là où l’on est. »

« Je crois qu’en général, je suis tout juste sur le bord de l’épuisement professionnel. Je réussis à ne pas tomber, mais au prix d’énormes efforts », dit Jayelle en riant. « Pour préserver mon énergie, j’ai découvert qu’il est très important de prendre une soirée de congé à l’occasion, sans peur du jugement. Je fais aussi beaucoup de perlage, qui est pour moi une sorte de thérapie. »

La création d’un espace réservé aux activités extérieures au domaine de la médecine permet de décompresser et favorise un sentiment de paix et de plaisir. « La médecine est un domaine merveilleux, mais ce n’est pas le seul aspect de la vie qui peut procurer un sentiment d’épanouissement », reconnaît Jayelle.

Malgré les horaires difficiles et exigeants, les étudiants autochtones peuvent préserver leur santé et leur bien-être en trouvant leurs racines grâce à la culture et à la communauté.

« Nous avons ce concept de roue de médecine, qui intègre les dimensions physiques, émotionnelles, mentales et spirituelles », explique Josha en parlant de la roue de médecine autochtone. « Pour être bien, il faut prêter attention aux quatre dimensions de la roue. » Pour elle, cet équilibre a pris la forme de cours de langue crie, question de rester connectée à sa communauté même en étant loin d’elle.

Et même si les étudiants autochtones continueront d’être confrontés, au cours de leurs études et de leur formation, à des questions et des commentaires qui déclencheront chez eux de vives émotions et raviveront certains traumatismes, un sentiment de communauté et de soutien émane des étudiants et des médecins qui les ont précédés. Certaines personnes peuvent choisir de promouvoir l’équité, la diversité et l’inclusion de façon personnelle et informelle, tandis que d’autres peuvent décider de mettre en place des limites plus strictes autour de leur identité autochtone. Pour les apprenants autochtones, la lourde responsabilité inhérente aux études en médecine comporte des difficultés supplémentaires dont la communauté médicale dans son ensemble doit prendre conscience et auxquelles elle doit s’adapter, surtout en pleine crise des effectifs de la santé.


Si vous faites partie de la communauté autochtone et que vous ressentez de la douleur ou de la détresse en raison d’une expérience vécue dans un pensionnat, notez que la Société des survivants des pensionnats autochtones (Indian Residential School Survivors Society) offre une ligne d’écoute téléphonique 24 heures sur 24 pour aider les personnes et les familles. Le numéro de téléphone est le 1 800 721-0066.

Si vous êtes médecin ou apprenant/apprenante en médecine et que vous éprouvez des difficultés, appelez la ligne SOS bien-être ou votre programme local de santé des médecins.

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